L'OREILLE

Texte d’accompagnement la sortie du film UCHO (L’OREILLE) par Contre-Jour Films, Mars 2025 par Markéta Hodoušková

Pourquoi L’Oreille et non Cafard, Mouchard ou Sur écoute ? Une métaphore subtile et insidieuse du contrôle totalitaire.

Le titre L’Oreille (Ucho) n’a rien d’anodin. Il ne se limite pas à une simple référence au dispositif d’écoute clandestine qui est au cœur du récit du film de Karel Kachyňa et Jan Procházka. Il évoque bien plus qu’un simple mouchard ou un cafard dissimulé dans un mur. L’ »oreille » est un symbole à la fois concret et abstrait, qui s’ancre dans l’expérience quotidienne d’un régime totalitaire et dans l’angoisse existentielle de ceux qui y vivent. Contrairement à des titres plus directs comme Sur écoute ou Micro caché, qui évoqueraient uniquement la technique et le fait factuel de la surveillance, L’Oreille insinue quelque chose de plus diffus, insaisissable. Une présence invisible mais constante, une écoute omniprésente qui ne se limite pas à un simple dispositif espion. L’oreille est l’incarnation du pouvoir qui absorbe, capte et interprète chaque mot prononcé, chaque inflexion de voix, chaque murmure nocturne.

Un parallèle avec 1984 : L’Oreille et L’Œil. Dans l’univers dystopique imaginé par George Orwell dans 1984, c’est L’Œil qui domine. Le célèbre slogan « Big Brother is watching you » cristallise une société de surveillance où le regard omniprésent du pouvoir exerce une pression constante sur les individus. L’image de l’œil, symbolisant la vision absolue et l’omniscience du régime, est une représentation visuelle de la peur et de l’autocensure. Mais L’Oreille, en tant que métaphore, est encore plus insidieuse. L’œil peut être évité, détourné, on peut baisser la tête, se cacher, échapper à son champ de vision. L’oreille, elle, est invisible et inévitable. Elle ne se manifeste pas par une présence physique tangible, mais par un vide, un silence habité par la crainte d’être entendu. Là où Big Brother voit tout, il entend aussi tout, et c’est cette forme de surveillance passive et insaisissable qui est au cœur du film de Kachyňa et Procházka.

Si Orwell mise sur l’omniprésence de l’œil comme symbole du pouvoir qui juge et punit, L’Oreille incarne une terreur plus intime et sournoise. L’oreille écoute sans qu’on sache où elle se trouve, elle enregistre sans que l’on puisse anticiper, elle capte même ce qui est dit sans intention de l’être. C’est une surveillance qui ne se limite pas à un acte, mais qui infiltre l’espace privé, le langage, la pensée elle-même.

Une surveillance qui s’infiltre jusque dans l’intimité. Dans L’Oreille, le couple interprété par Jiřina Bohdalová et Radoslav Brzobohatý n’est pas simplement observé. Il est écouté. Ce qui rend leur situation si oppressante, c’est qu’ils ne peuvent jamais savoir si leurs paroles ont été enregistrées, si un mot de trop a été prononcé, si leur quotidien a trahi une faille. Leur propre maison devient un piège où chaque son pourrait être une preuve à charge.

L’angoisse du film ne vient pas seulement de la peur d’être pris en flagrant délit, mais de la paranoïa d’avoir déjà été pris sans le savoir. L’oreille enregistre des bribes, des rumeurs, des non-dits. Elle ne dépend pas seulement des dispositifs techniques d’écoute, mais de l’ensemble du système social où chacun peut être une oreille potentielle : les voisins, les collègues, les amis. Le régime n’a pas besoin de poser un micro dans chaque maison si chacun devient un micro ambulant, si la délation devient un réflexe et l’autocensure une nécessité de survie.

Un titre qui amplifie l’impact psychologique du film. Un titre comme Le Mouchard aurait fait référence à un délateur, ce qui renverrait à l’action volontaire d’un individu. Sur écoute ou Micro caché aurait été trop technique, limitant la portée du film à une histoire d’espionnage. Mais L’Oreille, c’est quelque chose d’organique, d’incontrôlable. C’est une partie du corps, une extension du pouvoir qui capte sans qu’on puisse s’y soustraire. Là où l’œil surveille et impose la conformité par la peur d’être vu, l’oreille force à l’autocensure, car il est impossible de savoir quand elle écoute. En choisissant ce titre, Kachyňa et Procházka mettent en évidence la nature pernicieuse de la surveillance totalitaire. Ce n’est pas seulement la menace d’un regard qui pèse sur les citoyens, mais le sentiment que chaque mot prononcé pourrait être retenu, analysé, utilisé contre eux. Et c’est précisément cette insaisissabilité qui rend le film terrifiant, encore plus de cinquante ans après sa réalisation.

Ester Krumbachová : L’architecte invisible de la Nouvelle Vague tchécoslovaque et sa contribution au film L’Oreille

Ester Krumbachová (1923–1996) fut l’une des figures les plus influentes du cinéma tchécoslovaque des années 1960, bien que son nom soit longtemps resté dans l’ombre des réalisateurs de la Nouvelle Vague. Scénariste, décoratrice, costumière, dramaturge et consultante, elle joua un rôle essentiel dans l’esthétique et la dimension thématique des films de František Vláčil (Marketa Lazarová), Věra Chytilová (Les Petites Marguerites), Jan Němec (La Fête et les Invités) ou encore Karel Kachyňa (La Calèche (ou Chariot) pour Vienne, L’Oreille).

Son influence sur L’Oreille (Ucho, 1970) de Karel Kachyňa, coécrit avec le scénariste Jan Procházka, fut décisive. Bien qu’elle ne soit pas officiellement créditée comme co-autrice du scénario, son empreinte est perceptible dans plusieurs aspects

fondamentaux du film, allant de la stylisation visuelle à la symbolique en passant par la finesse psychologique des personnages.

Comment Ester Krumbachová a influencé L’Oreille

1. Une atmosphère de paranoïa et de terreur latente
L’Oreille est un thriller politique capturant l’oppression vécue par un haut fonctionnaire du parti et son épouse après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie en 1968. Se déroulant sur une seule nuit, le film dissèque la peur et l’incertitude qui s’installent dans un couple, reclus dans sa propre
maison transformée en piège.

Krumbachová excellait dans l’art d’évoquer des tensions latentes et des sous- entendus inquiétants. Son travail sur les accessoires et l’espace confère au film une ambiance pesante : des détails apparemment insignifiants – un téléphone hors service, une coupure d’électricité, un portail resté ouvert – deviennent des indices d’un danger imminent. Comme dans La Fête et les Invités ou La Calèche pour Vienne, l’environnement joue ici un rôle narratif essentiel. La maison devient une cage où les protagonistes se débattent entre méfiance, angoisse et culpabilité.

2. La dynamique des relations et la déconstruction du couple
Krumbachová possédait une capacité unique à restituer les conflits psychologiques de ses personnages. Dans L’Oreille, elle dresse le portrait d’un couple brisé par la peur et la perte de confiance. Jiřina Bohdalová et Radoslav Brzobohatý livrent des performances magistrales, alternant entre hystérie, reproches, panique et acceptation de l’inévitable.

Krumbachová savait comment transposer le contexte politique dans la sphère intime. L’Oreille met en évidence un parallèle troublant entre la peur du régime et la décomposition de l’intégrité individuelle des personnages. Ses thématiques récurrentes – la défiance (Les Petites Marguerites), l’ambiguïté du pouvoir (La Calèche pour Vienne), la corruption de l’innocence (Valérie au Pays des Merveilles) – atteignent ici une intensité dramatique sans précédent, dressant un portrait implacable de la soumission à la dictature.

3. Stylisation et symbolisme visuel
En plus d’être une scénariste brillante, Krumbachová était une artiste visuelle hors pair. Son talent pour intégrer des éléments symboliques dans les films est manifeste dans L’Oreille. La palette de couleurs restreinte, les jeux d’ombre et de clair-obscur accentuent la dualité entre la façade officielle du monde politique et l’espace privé, où se joue un drame psychologique intense.

Son empreinte est visible dans la mise en scène des objets : la disposition des meubles, (les mannequins de couture dans le dos d’Anna et d’Antonin lorsqu’ils essayent d’échanger en secret), l’éclairage qui met en valeur les visages des

protagonistes, l’utilisation des reflets dans les miroirs. Ces techniques, qu’elle avait développées dans Les Petites Marguerites et La Fête et les Invités, confèrent à L’Oreille une profondeur esthétique et narrative singulière. Chaque objet prend une signification – les clés symbolisant le contrôle du destin, ou l’omniprésente, représentant l’écoute clandestine et la surveillance invisible mais oppressante du régime.

Ester Krumbachová : Une figure essentielle de la Nouvelle Vague tchécoslovaque

Bien que souvent reléguée à l’arrière-plan, Ester Krumbachová fut une actrice clé de la Nouvelle Vague tchécoslovaque. Son influence transcendait son travail de scénariste et décoratrice : elle fut une conseillère précieuse pour de nombreux réalisateurs et contribua à façonner l’esthétique et le langage du cinéma
tchécoslovaque des années 1960.

Elle collabora avec František Vláčil (Marketa Lazarová), Věra Chytilová (Les Petites Marguerites), Jan Němec (La Fête et les Invités), Jaromil Jireš (Valérie au Pays des Merveilles) et Evald Schorm, entre autres. Son impact, bien que parfois occulté, fut considérable.

Après 1968, elle fut mise à l’écart du cinéma en raison de ses prises de position et de son engagement artistique. Comme L’Oreille, son destin professionnel fut brisé par la normalisation du régime. Malgré son bannissement, son héritage demeure intact : son influence est perceptible dans le cinéma contemporain, où son approche symbolique et poétique continue d’inspirer de nouvelles générations de cinéastes.

L’Oreille n’est donc pas seulement un chef-d’œuvre de Karel Kachyňa et Jan Procházka, mais aussi un témoignage du génie d’Ester Krumbachová. Son empreinte y est omniprésente, depuis la stylisation visuelle jusqu’à la complexité psychologique des personnages. Femme de l’ombre, elle reste pourtant un pilier fondamental du cinéma tchécoslovaque et de son rayonnement international.

Jiřina Bohdalová et Radoslav Brzobohatý : Figures emblématiques du film L’Oreille et leur lien personnel et professionnel

Le film L’Oreille (Ucho, 1970) de Karel Kachyňa est non seulement un chef-du thriller politique, mais aussi un véritable duel d’acteurs mettant en lumière deux figures majeures du cinéma tchécoslovaque : Jiřina Bohdalová et Radoslav Brzobohatý. Leur alchimie à l’écran est d’plus saisissante que, lors du tournage, ils formaient un couple également dans la vie privée.

Ce contexte personnel ajoute une dimension supplémentaire à leur performance.
Dans le film, où ils incarnent un couple pris au piège de la paranoïa d’un régime totalitaire, ils naviguent entre désespoir, colère, peur et résignation. Leur jeu subtil amplifie l’atmosphère oppressante du film, faisant de L’Oreille un des plus grands drames politiques du cinéma tchécoslovaque, mais aussi une analyse poignante des relations conjugales sous pression.

Jiřina Bohdalová : La reine du cinéma tchèque
Jiřina Bohdalová (*1931) est l’une des actrices les plus marquantes et appréciées du cinéma tchèque. Sa carrière s’étend des années 1950 à nos jours et couvre un large éventail de rôles au théâtre, au cinéma et à la télévision. Bien que souvent associée à des rôles comiques et dramatiques dans des films populaires, son interprétation dans L’Oreille est l’un des sommets de sa carrière.

Bohdalová a commencé sa carrière dès son enfance en 1937, mais c’est dans les années 1960 qu’elle a véritablement émergé, collaborant avec les plus grands réalisateurs de la Nouvelle Vague tchécoslovaque. Connue pour son énergie, son tempérament vif et son talent naturel pour la comédie, elle a prouvé avec L’Oreille qu’elle excellait également dans des rôles psychologiques complexes.

Dans le rôle d’Anna, l’épouse d’un haut fonctionnaire du Parti, Bohdalová exprime une gamme impressionnante d’émotions – passant de l’ironie et du sarcasme à la peur et au désespoir. Son personnage oscille entre la tentative de comprendre, de contrôler, d’échapper à la situation, pour finalement être submergé par l’engrenage d’un régime oppressif. Son interprétation fut si convaincante que le film fut immédiatement interdit et classé « film de coffre-fort » (trezorový film), et elle-même fut persona non grata sous la normalisation.

Jiřina Bohdalová a eu nettement plus d’opportunités d’actrice pendant la période de normalisation que Radoslav Brzobohatý, qui a été mis à l’écart par le régime et dont l’accès aux rôles cinématographiques majeurs était restreint. Contrairement à lui, Bohdalová a su préserver sa popularité et a continué à jouer dans de nombreux films, téléfilms et séries. Sa capacité à s’adapter aux circonstances lui a permis de maintenir une carrière stable, même à une époque où nombre de ses collègues issus de la Nouvelle Vague tchécoslovaque faisaient face à des interdictions et à la persécution.

Son talent d’actrice est indéniable : même dans des films idéologiquement marqués, elle parvenait à livrer des performances convaincantes, ce qui a contribué à sa popularité à travers les différentes périodes du cinéma tchécoslovaque.

Un autre film marquant de sa carrière est Le Meurtre de l’Ingénieur Diable (Vražda ing. Čerta, 1970), réalisé par Ester Krumbachová, l’une des rares réalisatrices de la Nouvelle Vague tchécoslovaque. Ce film, à huis clos lui aussi, explore la relation entre un homme et une femme dans un univers absurde et grotesque. Tout comme L’Oreille, il met en scène un duel psychologique dans un espace confiné, bien que dans un registre plus surréaliste et ironique. Elle retrouva Karel Kachyňa le rôle dramatique marquant dans Fany (1995). Elle reste aujourd’hui une figure incontournable de la scène culturelle tchèque.

Radoslav Brzobohatý : L’élégance charismatique du cinéma tchèque
Radoslav Brzobohatý (1932–2012) était un acteur au charisme indéniable, reconnu pour ses rôles de personnages forts et moralement complexes. Contrairement à Bohdalová, qui excellait dans la comédie, Brzobohatý était avant tout un acteur dramatique, privilégiant un jeu sobre et intérieur, mais chargé d’intensité émotionnelle.

Il débute dans les années 1950 et devient l’une des figures majeures du cinéma tchécoslovaque dans les années 1960. Il incarne souvent des hommes confrontés à de grands dilemmes moraux, notamment dans des films comme Attentat (Atentát, 1964), Tous mes compatriotes (Všichni dobří rodáci, 1968) et bien sûr L’Oreille. Dans L’Oreille, il joue Antonín, un cadre du Parti dont la loyauté est soudainement remise en question. Son interprétation est marquée par une tension retenue : son personnage oscille entre pragmatisme et panique croissante, incarnant parfaitement la terreur silencieuse d’un homme piégé par le système qu’il servait. Brzobohatý excelle dans ce type de jeu minimaliste où chaque regard, chaque silence en dit plus long qu’un dialogue.

Après 1970, il subit les restrictions du régime normalisateur et dut se contenter de rôles plus secondaires, souvent à la télévision et au théâtre. Il s’éteint en 2012, la veille de son 80ᵉ anniversaire.

Un couple mythique à l’écran comme dans la vie Bohdalová et Brzobohatý ne formaient pas seulement un couple à l’écran dans L’Oreille, mais également dans la vie réelle. Mariés de 1965 à 1975, ils ont partagé plusieurs projets artistiques. Leur relation fut cependant marquée par des tensions, notamment en raison des pressions politiques et professionnelles exercées sur eux sous le régime communiste.

Le film L’Oreille incarne parfaitement cette dynamique : un couple enfermé dans un huis clos oppressant, dont la relation se désagrège sous le poids de la peur et du contrôle étatique. Il devient ainsi non seulement un témoignage de l’atmosphère politique de l’époque, mais aussi un reflet troublant des conflits et des émotions qui traversaient le couple à la ville comme à l’écran. Leur séparation en 1975 mit fin à leur collaboration professionnelle, mais malgré les tensions, ils se retrouvèrent à plusieurs reprises dans des événements publics. Leur alchimie dans L’Oreille reste un moment inoubliable du cinéma tchécoslovaque, un film où leur talent atteint son paroxysme, offrant une performance à la fois intime et universelle.

Plus de 50 ans après sa réalisation, L’Oreille demeure un chef d’œuvre du cinéma politique et psychologique, et une démonstration magistrale du talent de ces deux géants du cinéma tchécoslovaque.